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La médaille Innis-Gérin est décernée à Jane Jenson

La professeure émérite au département, Jane Jenson, se voit remettre cette année la médaille Innis-Gérin par la Société Royale du Canada. Cette récompense est remise tous les deux ans à une personne dont l’œuvre constitue un apport éminent et soutenu aux écrits en sciences sociales. L’occasion pour moi de la rencontrer lors d’un entretien, durant lequel nous retraçons son parcours. Jane Jenson est l’une des figures emblématiques de la science politique au Canada. L’étendue de ses recherches est vaste et ses apports conceptuels nombreux. Se concentrant dans une perspective sociale, Jane Jenson a introduit plusieurs concepts clés en science politique comme le régime de citoyenneté ou la perspective d’investissement social. Le concept de cohésion sociale, au cœur de ses recherches, en a fait une référence dans l’étude des mouvements sociaux et des communautés politiques. Ses écrits ont fait, et font encore aujourd’hui, l’objet de débats et sont à l’origine de nombreux ouvrages. Véritable figure de proue dans l’analyse des rapports de genre en science politique, Jane Jenson, depuis 1974, engage à la réflexion autour des enjeux de représentation. Intellectuelle éminemment récompensée par ses pairs, elle cultive les liens entre la recherche et son application en offrant son expertise dans les débats contemporains.

 

Des fiertés tout au long du chemin

À travers ces réalisations, contributions, prix et récompenses, ce dont Jane Jenson est la plus fière, c’est d’avoir perçu l’importance cruciale des études de genre, appelée à l’époque « étude de la condition féminine », en sciences sociales. À la fin des années 70, convaincue de la nécessité de se joindre à d’autres femmes pour étudier, avec leurs outils et leurs méthodes, la condition des femmes dans la société, elle s’engage dans la valorisation de ces questionnements en tant qu’objets de recherche à part entière. Face à un monde académique majoritairement masculin et souvent sceptique, c’est l’entraide dans « la bande de femmes qui étudiaient les femmes » qui est l’une des clés de son investissement. « Faire sa place et insister » est la devise de son engagement en tant que chercheure. C’est aussi dans la perception d’un changement dans le paradigme social, avec l’arrivée de l’investissement social dans les années 1990, qu’elle trouve sa fierté. Sans manquer de souligner l’importance qu’a eue Denis St-Martin dans ses réflexions et travaux, elle se dit « contente d’avoir été dans les premières à avoir saisi l’importance de ce changement » et à s’être aventuré dans l’étude de ce paradigme, de ses limites, contradictions et menaces, notamment pour les femmes.

 

Écoute et partage, les clés de la recherche   

Cette énergie, Jane a pu la transmettre à de nombreux étudiants au cours de sa carrière de professeure. Véritable « machine à doctorant.e.s » selon Frédéric Mérand, elle a pu observer, en quarante ans de pratique, une évolution des intérêts de recherches, des approches et des démarches. Selon elle, les intérêts des étudiant.e.s ont évolué en fonction des conditions et situations sociales :

« À mes débuts, une majorité d’étudiants étaient en économie politique et s’intéressaient aux rapports de classe. Les changements dans les situations politiques ont vu émerger des étudiant.e.s davantage intéressé.e.s par l’importance des discours pour les mouvements sociaux, aux questions de genre et éventuellement à l’intersectionnalité. »

Elle observe aussi un changement en politique comparée, où la consolidation de l’Union européenne, l’intégration des savoirs des pays du Sud global dans les approches et démarches, entre autres, ont favorisé le développement de questions transnationales et ont fait apparaître de « nouvelles combinaisons de régions » en recherche, ayant permis de dépasser certaines distinctions dichotomiques dans les études comparées. À ce propos, elle souligne que des outils théoriques et conceptuels développés dans l’étude de l’Amérique latine se voient d’une grande pertinence dans l’analyse de l’actualité aux États-Unis et dans de nombreux pays en Europe où l’on observe une montée du populisme. Elle remarque aussi le retour d’un intérêt marqué des études concernant l’autoritarisme, « concept de l’histoire » à ses débuts.

Son conseil pour les jeunes chercheur.e.s :

              « Il ne faut pas être séduit par les modes théoriques ou méthodologiques, ne pas être séduit pas ceux qui disent avoir le paradigme parfait pour comprendre la chose politique et surtout resté ouvert aux autres méthodes, aux autres chercheurs. C’est par l’écoute et le partage que l’on progresse. » Elle ajoute, « si lorsque j’étais étudiante à McGill j’avais simplement suivi le courant behaviouriste, je ne serais pas là où j’en suis aujourd’hui et je n’aurais pas fait ce que j’ai fait. »

 

Féminisme et actualités

Étant l’une des premières femmes à avoir travaillé sur le féminisme en politique, les actualités résonnantes et les craintes montantes sur les droits de femmes chez nos voisins du Sud et ailleurs, me poussent à lui demander les observations qu’elle a sur l’évolution de la place des femmes dans notre société, d’un point de vue de chercheure.

Tel qu’elle le mentionne plus tôt, les études féministes dans les années 70 n’étaient pas perçues comme légitimes dans la communauté scientifique qui soutenait que « le vrai clivage était le clivage de classe » et qu’ajouter la variable « femme » était un affaiblissement à l’analyse. « Le débat était théorique et on laissait “les belles filles” s’occuper d’analyser les femmes », en les mettant de côté. Bien que « le monde a beaucoup changé », particulièrement au niveau de la représentation dans la sphère publique des femmes et dans l’acquisition de plusieurs droits fondamentaux, Jane Jenson observe quelque chose de frappant dans ces dernières années : l’augmentation de la violence et de l’hostilité à l’égard des femmes dans la sphère publique. On observe un rejet hostile, public, des résultats des recherches des perspectives dites de genre par certains mouvements conservateurs, et cela, pas seulement aux États-Unis. La présence de plus en plus importante de la femme dans l’espace public dérange, provoque, « l’opposition est devenue farouche », me dit Jane, « elle s’oppose sur un plan à la fois culturel et politique, menaçant les droits acquis dans les années 1970 et 1980 ». Elle ajoute que la violence est devenue partie prenante de la politique ordinaire et qu’elle s’exprime aussi à travers les politiques publiques, lorsque l’on coupe certains programmes sociaux ou de protection par exemple. Au sein des universités, cette violence se cache dans la délégitimation de certains savoirs, la marginalisation de certains sujets et il y a aussi un travail de revendication à faire au sein de ses institutions.

Quelles sont alors les réponses que la science politique peut apporter ? « Il faut évidemment lutter contre ces positions politiques “anti-genre” ». Le défi pour les chercheur.e.s selon Jane, c’est de trouver l’alternative qui fera en sorte que le backlash que l’on observe ne soit pas de plus en plus hostile et dangereux pour les femmes et d’autres groupes marginalisés. « Revendiquer la diversité ne suffit pas, il faut repenser les schémas sur lesquels nos sociétés sont bâties ».

 

Conviction, écoute, partage et curiosité sont donc les maîtres mots de la carrière prolifique de Jane Jenson, source d’inspiration pour la nouvelle génération de chercheur.e.s.

Un grand bravo pour l’obtention de cette médaille, le département de science politique est fier de vous compter parmi nous.

 

Jeanne Perreul

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